Chapitre IV. Le premier jour

Tout le monde ne parlait plus que de ce qui s’était produit la veille, chacun y allant de sa propre théorie.

– C’est une météorite.

– Non, c’est une comète qui s’est écrasée.

– Mais c’est pas pareil ?

– Et si c’était une boule de feu lancée par un ennemi ?

Milo, lui aussi, s’interrogeait sur ce qu’il avait vu, si bien qu’il avait eu du mal à s’endormir. Il se demandait ce qu’était cet objet qui avait déchiré le ciel avant de s’écraser à l’autre bout de la planète. D’où provenait-il ? Et surtout, qu’avait-on trouvé sur les lieux de l’accident ? Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas la file qui se dressait devant l’entrée du réfectoire et heurta le garçon qui se tenait juste devant lui.

– Hé ! fais attention.

– Désolé, marmonna Milo qui releva la tête pour s’apercevoir que le garçon était bien plus grand que lui. Il fit un pas en arrière lorsque le garçon s’avança mais une voix surgit de derrière Milo. Une voix familière.

– Salut Milo, t’as bien dormi ?

Ulysse venait d’arriver. Il portait un t-shirt blanc sous lequel l’on pouvait aisément deviner les muscles. Sa voix déjà mûre pour un garçon de seize ans sonnait comme celle d’un homme. Ses cheveux brun-roux semblaient tirer vers le brun foncé ce matin, l’iris de ses grands yeux verts parut plus verte encore. Milo avait toujours eu l’impression que ses cheveux tendaient à foncer à l’ombre pour s’éclaircir à la lumière d’Eos. Ulysse jeta un regard en direction du garçon que Milo avait malencontreusement bousculé. Ce dernier le jaugea avant de tourner la tête. C’était l’une des qualités que Milo admirait le plus chez son ami. Il pouvait impressionner quelqu’un par un simple regard, raison d’ailleurs pour laquelle les autres garçons d’Euros ne l’avaient jamais embêté. Milo se souvint de leur première rencontre. Ils étaient encore des enfants lorsqu’un jour, des garçons de la cité se mirent à le malmener. Ulysse, qui les dépassait déjà d’une bonne tête, était intervenu pour lui venir en aide. Les deux amis ne s’étaient plus quittés depuis, formant un duo complémentaire dans lequel Milo était le cerveau et Ulysse les muscles.

– Ça va, répondit Milo en haussant les épaules. C’est juste bizarre de dormir dans un autre lit que le mien.

– Ouais, je comprends. Moi aussi, j’ai eu du mal à m’endormir mais ça fait du bien d’enfin avoir une chambre pour moi tout seul, ajouta-t-il fièrement.

Dans toutes les cités séléniennes, de hauts immeubles d’une dizaine d’étages chacun et composés de larges appartements s’élevaient tels des arbres pointant vers le ciel. Le nombre de chambres ainsi que l’espace de chaque résidence dépendaient des revenus de ses habitants qui versaient un loyer au Conseil de la cité, seul propriétaire. Ainsi, les Séléniens qui occupaient une fonction considérée comme risquée ou hautement importante percevaient des revenus plus élevés que les autres. C’était le cas des parents de Milo dont le père était Explorateur et la mère, Guérisseuse. Milo et sa sœur possédaient, dès lors, leur propre chambre. Ce n’était, par contre, pas le cas des parents d’Ulysse qui occupaient respectivement les fonctions d’Ingénieur et de Professeure. Ces professions, bien qu’importantes pour la société, ne leur rapportaient pas autant que celles de parents de l’ami de leur fils, si bien qu’ils ne purent se payer qu’un appartement de trois chambres pour eux et leurs cinq enfants : Ulysse, ses deux frères et ses deux sœurs.

 – Tu es resté veiller tard ? demanda Milo tandis qu’ils avançaient dans la file.

 – Assez pour voir la comète passer ! Tu l’as vue ?

 – Oui, j’étais dans le parc. Mais tu penses que c’était une comète ?

 – Evidemment ! Pas toi ?

Milo ne répondit pas. Il ignorait encore ce qu’il avait vu exactement et préférait ne pas émettre de théorie sans en savoir plus.

Atteignirent enfin le buffet qui se dressait devant eux. Milo saliva devant les différentes sortes de pains, de fruits de toutes formes et couleurs, de jus à n’en plus finir, de fromages et charcuteries dont il ne connaissait même pas la moitié. Il s’empara d’une assiette et commença à se servir, prenant un petit pain de forme ovale qu’il accompagnerait d’un fromage blanc originaire d’Euros et créé à base de lait de brebis, que l’on rencontrait principalement dans les plaines des cités secondaires d’Euros. Il remplit également son assiette de plusieurs fruits tels que des pommes rouges et brillantes, ainsi que des raisons verts et noirs, mais extrêmement juteux. Enfin, il se versa un grand verre de jus d’orange. Les oranges sur Séléné étaient particulièrement grosses et juteuses, si bien qu’une seule pouvait remplir un verre. Puis il se dirigea vers une table à laquelle étaient déjà installés quatre garçons qui lui sourirent lorsqu’il s’installa avant de reprendre leur conversation. Ulysse le rejoignit quelques minutes plus tard, son assiette débordant de pains, fruits, fromages et charcuterie qu’il déposa sur la table, face à Milo, avant de repartir sous les regards médusés des autres garçons. Milo ne fut pas étonné par la quantité de nourriture que son ami s’apprêtait à dévorer. Il avait toujours eu grand appétit, à tel point que son père clamait haut et fort que sa force lui provenait certainement de tout ce qu’il mangeait. Ulysse revint, un grand verre de jus d’orange en main et entreprit d’entamer son petit-déjeuner lorsqu’il fut interrompu.

– Tu comptes manger tout ça, s’étonna Ambrose qui venait d’arriver avec son frère.

Les deux garçons prirent place à leurs côtés, tandis que Milo se retenait de rire. Contrairement à l’assiette d’Ulysse, les leurs paraissaient bien ridicules.

– Bien sûr que je vais tout manger ! s’exclama Ulysse. Mais vous, vous risquez pas d’avoir encore faim après ?

Tous éclatèrent de rire et commencèrent à manger. Milo savoura chaque bouchée, comme si la nourriture de Nyx n’avait pas la même saveur qu’à Euros, bien que la plupart des aliments étaient exactement les mêmes.

Après leur petit-déjeuner, les quatre garçons se rendirent à leur premier cours de l’année, cours que Milo attendait avec impatience. D’autres élèves les rejoignirent et tous patientèrent jusqu’à l’arrivée de leur Professeur. Il s’agissait d’un homme de taille moyenne, les cheveux mi-longs gris et une moustache de la même couleur aux extrémités recourbées vers le haut, lui donnant un air sévère. Il invita les élèves à entrer, sa voix grave et profonde résonnant dans le couloir.

Milo et Ulysse entrèrent les premiers dans la salle aux lumières tamisées. Au-dessus de leurs têtes, le plafond représentait la Galaxie de Circé dont Milo reconnut Eos et les planètes parfaitement alignées, ainsi que des centaines de points scintillants dans leur prolongement. A bien y regarder, Milo eut l’impression qu’il observait une étoile filante. Les autres étudiants prirent place, eux aussi, face à un grand écran blanc qui tombait sur le mur clair qu’il cachait. Les fenêtres occultées cachaient le parc de l’Académie déjà ensoleillé. Le Professeur vint se placer devant sa classe en souriant et s’exprima d’une voix joyeuse.

– Bonjour, jeunes gens ! Soyez les bienvenus dans la section Explorateur. Je m’appelle Thélios et je suis votre Professeur d’astronomie. L’astronomie, voyez-vous, est sans doute le cours le plus important de toute votre formation. Après tout, en tant qu’Explorateurs, il est indispensable que vous connaissiez tout des mystères de l’Univers, ses planètes, ses étoiles, et toutes les autres choses que vous pourriez rencontrer au cours de vos missions. Je vous conseille dès lors d’être attentifs à ce que vous apprendrez ici. Et avant que vous ne me posiez la question : oui, une partie de l’examen se déroulera la nuit, acheva-t-il dans un clin d’œil.

Des murmures d’excitation s’élevèrent dans la salle mais Thélios n’y prêta pas attention. Il poursuivit sur un ton plus sérieux.

– Bien, commençons. Qui peut me dire en quoi consiste l’Astronomie exactement ?

Sans grande surprise, aucune main ne se leva. Thélios ne s’étonnait plus de voir le niveau de connaissances limité des premières années dans les matières enseignées à l’Académie. Les élèves ne s’intéressaient pas plus que ça aux cours qu’ils suivraient lors de leur formation et les écoles des cités primaires ne les préparaient pas à ce qui les attendrait plus tard. Il avait alors décidé de reprendre toutes les bases, quitte à répéter des choses qu’ils savaient déjà.

Dans la salle, cependant, un élève connaissait la réponse. Milo, qui avait lu tous les livres dédiés à l’astronomie, savait de quoi il s’agissait. Malheureusement, ses grandes connaissances intellectuelles lui avaient joué bien des tours par le passé. Aussi préféra-t-il garder le silence.

 Thélios soupira, puis il commença son cours avec la définition de l’Astronomie.

– L’Astronomie est une science consistant à observer les astres, leurs origines, leur évolution, ainsi que leurs propriétés physiques et chimiques. Etymologiquement (il avait articulé chaque syllabe afin que les élèves puissent prendre note), le mot vient du grec Astronomia, signifiant… Loi des astres, finit-il par dire devant le silence de sa classe.

Thélios enchaîna ensuite avec le programme du cours, leur présentant les différents points qu’ils aborderont durant leur première année et dont les élèves prirent soigneusement note. Ils noircirent de nombreuses lignes lors de ce premier cours, si bien qu’Ulysse ne put s’empêcher de se plaindre en sortant.

– Oh, j’en peux plus ! souffla-t-il en se massant le poignet. J’ai atrocement mal maintenant.    

Milo esquissa un léger sourire. Ulysse avait toujours préféré les travaux pratiques, en particulier les épreuves sportives dans lesquelles il aidait souvent Milo, si ce dernier n’abandonnait pas en chemin. Milo, de son côté, prenait les notes qu’il donnait ensuite à son ami pour le faire réviser.

A l’Académie universelle, les cours théoriques ne se déroulaient que le matin. Deux après-midis par semaine étaient consacrés au cours d’éducation physique, un troisième au cours de survie qui ne devait commencer qu’à partir du second trimestre.

Cet après-midi, les premières années de la section Explorateur étaient libres et tandis que la plupart avait décidé d’aller visiter la ville, Milo choisit de se rendre dans le seul endroit qu’il avait toujours rêvé de visiter : la Grande Bibliothèque de Séléné.

Vers le chapitre V.