Chapitre V. La Grande Bibliothèque de Séléné

A Nyx, les bâtiments les plus importants étaient répartis à chaque extrémité de la ville, l’Académie universelle se trouvant à l’Ouest. Le plus grand édifice de Séléné se situait au Nord de la Capitale. Sur son chemin, Milo avait franchi plusieurs ponts reliant les différents quartiers, s’arrêtant parfois pour admirer les poissons qui nageaient dans l’océan à l’eau pure et transparente. Il atteignit la grande place sur laquelle se tenait le marché quotidien où commerçants et commerçantes tentaient de vendre leurs produits, chacun hurlant plus fort que l’autre pour attirer des clients. Il traversa le marché aussi vite qu’il le put, ignorant le brouhaha qui vibrait dans ses oreilles, et franchit un nouveau pont avant de s’engager dans un nouveau quartier, menant à son objectif. Milo avait marché pendant près d’une heure lorsqu’il aperçut au loin le magnifique Dôme des Etoiles, dont le toit en verre scintillait tels des milliers de diamants sous les rayons du soleil. Comme il avait hâte d’y passer une nuit.

Il pénétra dans le parc en début d’après-midi, croisant de nombreux élèves de l’Académie, mais aussi des familles venues visiter le Dôme ou la Bibliothèque, dont les bâtiments blancs se dressaient devant lui. Contrairement aux autres bâtiments de Nyx, la façade de l’édifice ne comportait qu’une seule baie vitrée au rez-de-chaussée, là où se trouvait l’accueil. Il fallait, en effet, protéger les milliers d’ouvrages dont beaucoup d’éditions étaient fragiles. Milo traversa le parc sous la chaleur d’Eos et longea le Dôme qu’il se promit de visiter prochainement puis, atteignit enfin la Grande Bibliothèque qui s’imposait tel un monstre de pierres et de granit. Il franchit la double-porte et entra dans le large hall duquel partaient de nombreuses galeries, menant vers les différents départements. Il resta là, bouche-bée, sur le sol en marbre, devant les dizaines d’allées qui se présentaient à lui. Mais Milo savait déjà dans quelle section il voulait se rendre en premier.

Il avança jusqu’au comptoir derrière lequel se tenait une jeune femme aux longs cheveux argentés comme la lumière d’Ether. Sa peau claire faisait ressortir ses yeux bleus et froids comme la glace. Elle vient sûrement de Chioné, pensa Milo. L’hôtesse d’accueil lui sourit immédiatement lorsqu’il s’approcha et s’adressa à lui d’une voix plus chaleureuse que Milo ne l’aurait imaginé.

– Bonjour, jeune homme. Que puis-je faire pour toi ?

Hypnotisé par le regard de son interlocutrice, Milo ne répondit pas tout de suite. Il finit par balbutier d’une voix si basse que l’hôtesse dû se pencher pour l’entendre :

– Je… je cherche… le département de… d’Astronomie ?

– En es-tu sûr ? Tu ne m’as pas l’air convaincu, constata-t-elle en riant.

Son sourire venait de s’élargir mais devant le regard plaintif de Milo, elle eut pitié de lui. Elle secoua la tête avant de reprendre d’une voix douce :

– Le département d’Astronomie se trouve par-là (elle lui indiqua une allée sur sa gauche). Tu dois traverser les départements d’Histoire de l’Univers et d’Histoire de Circé. Le département d’Astronomie est au bout. Si tu es perdu, voici un plan de la Bibliothèque.

Elle lui tendit une grande carte en papier replié reprenant le détail de chaque département que le bâtiment abritait et dont Milo s’empara. Il regarda le document avant de le fourrer dans son sac.

– Tu peux lire tous les ouvrages à ta disposition, poursuivit-elle. Il y a des espaces pour lire dans le calme mais veille à ne pas déranger les Scribes. Ils sont têtus et détestent le bruit, acheva-t-elle dans un clin d’œil.

Milo la remercia et s’engagea dans l’allée dédiée à l’Histoire de l’Univers.

Une odeur familière s’insinua dans ses narines dès qu’il entra dans le département. Autour de lui se dressaient des étagères par dizaine, remplies d’ouvrages, certains plus épais que d’autres, semblables à de vieux grimoires. Tandis qu’il avançait dans les rayonnages, Milo parcourut les tranches des livres qu’il longeait : Naissance de l’Univers, Cosmologie : structure et évolution de l’Univers, Big Bang : des origines de l’Univers. Il poursuivit son chemin jusqu’au département d’Histoire de Circé, composé de presqu’autant d’ouvrages que le département précédent. Il passa son doigt sur les tranches, prenant son temps pour découvrir les titres qui défilaient sous ses yeux. L’Histoire de Circé était sans doute l’une des matières les plus importantes pour les étudiants de l’Académie qui se devaient de connaître chacune des planètes de la Galaxie et leur particularité. Parmi celles-ci, Milo était particulièrement fasciné par Pan. La planète voisine de Séléné était constitué de quatre parties distinctes, gravitant autour d’une cinquième, depuis qu’elle fut frappée par un astéroïde, plusieurs siècles auparavant. Il considéra s’arrêter quelques instants devant l’étagère dédiée à sa planète favorite lorsque quelque chose attira son attention.

Plus loin, au-dessus des étagères, étaient suspendues des boules de différentes tailles et couleurs, tournant sur elles-mêmes. Milo reconnut les planètes de Circé qui formèrent un chemin jusqu’au département qu’il avait, depuis toujours, rêvé de visiter : le département d’Astronomie. Un large espace séparait les deux sections. Il s’agissait d’un coin lecture, dédié à la lecture et à l’étude. Quelques personnes y étaient installées, certains prenaient des notes, d’autres avaient leur nez plongé dans leur livre. Il y régnait un silence de plomb, si bien que Milo retint sa respiration pour le traverser, par peur de déranger les lecteurs dans leur concentration. Lorsqu’il finit par atteindre le département tant attendu, il relâcha sa respiration si fort qu’il craignit avoir été entendu.

Le département d’Astronomie se distinguait par le fait qu’il se situait sous le premier étage de la Bibliothèque. Il fallait passer sous un escalier en colimaçon menant vers d’autres sections, pour y accéder. Le plafond représentait diverses galaxies à travers un ciel étoilé. La bouche grande ouverte et la respiration haletante, Milo avançait lentement à travers le dédale d’étagères que formait ce département. Il ne savait plus où tourner la tête devant ces milliers de livres dont certains étaient aussi épais que des pavés, ornés d’une reliure en cuir végétal. Son regard se posa soudain sur un ouvrage dont le nom l’intrigua : Némésis, ou la mort d’une étoile. Bien sûr, Milo avait entendu parler de Némésis, la sœur d’Eos qui avait fini par devenir trop grande pour contenir toute l’énergie qu’elle absorbait, si bien qu’elle explosa, emportant avec elle toute la vie de la planète dont elle était le soleil.

Milo s’approcha de l’étagère sur laquelle reposait le livre et tendit la main mais une ombre passa devant lui à toute vitesse, s’empara de l’ouvrage et s’enfuit, bousculant Milo sur son passage. Ce dernier chancela et se rattrapa à l’étagère derrière lui. Pour son grand malheur, il fit tomber plusieurs livres en même temps. Le bruit attira l’attention d’un Scribe qui entra, furieux, dans la section. Contrairement aux idées reçues, les Scribes ne portaient ni longues robes, ni sandales aux pieds. Sur Séléné, la tenue d’un Scribe se composait d’un pantalon noir et d’une chemise gris sombre. Une paire de chaussures fermées noires complétaient leur uniforme. Le Scribe s’avança d’un pas décidé vers Milo qui recula d’un pas, terrifié.

– Imbécile ! s’écria-t-il. As-tu la moindre idée de la valeur de ces œuvres ?

– Je suis désolé, s’excusa Milo. J’ai…

– Tu as quoi ? Tu as décidé de semer la zizanie ici ?

Le visage du Scribe s’était orné d’une couleur pourpre et Milo eut l’impression de voir de la fumée sortir de ses oreilles. Le garçon tenta, tant bien que mal, de se justifier :

– Non, non, absolument pas. J’ai voulu prendre un livre mais j’ai perdu l’équilibre.

– Eh bien, tu ferais mieux de ramasser ce que tu as fait tomber et de tout remettre à sa place.

L’homme toisa Milo avant de tourner les talons et quitter la section. Milo le regarda s’éloigner puis s’abaissa pour ramasser les livres, un par un, pour les ranger. Il en profita pour admirer les couvertures aux lettres en relief. D’autres semblaient traiter de questions particulièrement intéressantes : L’Univers est-il infini ? Des dimensions parallèles au-delà des trous noirs ? Le multivers existe-t-il ? Milo se souvint s’être passionné pour ces sujets qu’il avait un jour abordés avec son Professeur de sciences sur Euros. Ce dernier s’était moqué de lui, arguant que de telles idées étaient aussi ridicules que fausses. A présent qu’il tenait ces ouvrages entre ses mains, Milo se demanda s’il ne devrait pas à nouveau s’y intéresser. Il prit une photo mentale de leur emplacement sur l’étagère, se promettant de revenir un jour les emprunter.

Il regarda ensuite la direction que l’ombre avait empruntée après l’avoir bousculé et s’enfonça un peu plus dans la section. La lumière tamisée formée par le ciel étoilé dessiné sur le plafond donnait l’impression d’avancer dans la nuit. Il tendit l’oreille pour entendre le moindre bruit mais aucun son ne lui parvint. Il se mouvait à pas de loups, dressé sur la pointe des pieds et parvint à un coin isolé de la section. Situé entre une étagère et un mur, se trouvait un petit espace dérobé où Milo distingua une ombre qui remuait la main. En se rapprochant, il comprit que l’ombre était en train de tourner les pages d’un livre. Ce doit être lui qui m’a bousculé, songea-t-il. Il continua d’avancer prudemment lorsque le plancher craqua sous ses pieds. Milo s’arrêta net, paralysé par la peur d’être repéré. L’ombre interrompit également sa lecture et redressa la tête en direction de l’intrus qui venait le déranger. Ce dernier, figé sur place, croisa le regard de l’ombre dont les yeux dorés luisaient dans l’obscurité. Milo ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. C’est alors que l’ombre se leva d’un bond, laissant tomber le livre sur le sol avant de s’enfuir à nouveau.

Milo la regarda s’éloigner. A part ses yeux hypnotisants, il n’avait toujours pas vu à quoi cette ombre ressemblait et lorsqu’il revint à lui, elle avait déjà disparu. Il s’accroupit pour ramasser le livre qui était resté ouvert sur le dernier chapitre que l’inconnu lisait dont le titre portait sur Phobos. Il sursauta quand une voix retentit derrière lui.

– Encore toi ?!

Milo eut un frisson en reconnaissant le Scribe qui l’avait déjà réprimandé plus tôt.

– Décidément, fit le Scribe, tu es incapable de faire attention à des livres qui sont plus vieux que tes propres parents. Ramasse-le tout de suite ! ordonna-t-il.

Milo le ramassa et le tendit au Scribe qui le ferma d’un coup sec. Il fusillait le garçon impertinent du regard et ce dernier déglutit. Il allait au-devant de sérieux ennuis.

– Viens avec moi.

Les yeux baissés, Milo suivit le Scribe, honteux de se faire gronder comme un enfant dans la plus grande bibliothèque de la Galaxie. Heureusement, aucun étudiant ne leur prêta attention, bien trop absorbés par leur lecture.

Ils parvinrent à l’accueil où le Scribe s’empara d’un papier qu’il tendit à Milo.

– Ceci est ton premier avertissement. Si tu reviens et que tu sèmes à nouveau le trouble ici, tu seras banni pour un mois.

Il s’éloigna, le laissant seul avec l’hôtesse qui le regardait, désolée. Milo, quant à lui, fulminait intérieurement.

Vers le chapitre VI.